Des Veilles Théâtrales pour refaire le monde

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Si veiller fait partie de la culture des Togolais, les Veilles Théâtrales de Baguida semblent lui en donner un tout autre sens: rester debout, aller au-delà des apparences, scruter et imaginer le monde tel que nous voudrions le voir, beau, vrai et bon. C’est du moins ce que l’on retient des spectacles proposés lors de la première phase de ce festival qui a démarré le 1er juillet dernier à la Maison des Artistes de Baguida.

Les Veilles théâtrales de Baguida font une halte ces 3, 4 et 5 juillet, temps propice pour faire un bilan à mi-parcours et donner les couleurs de la suite. Le festival organisé par la Compagnie 3C du Togo a conquis du territoire et des cœurs à Baguida et au-delà puisque sont  accueillis cette  année des artistes venus du Bénin, Belgique et Brésil. Tel un rituel, les deux premières journées ont débuté par des parades à travers les artères de la ville appointant soit à La Maison des Artistes pour la cérémonie d’ouverture ou à la plage pour « le Bed Projekt ». Soutenu par une fanfare, les festivaliers, pour la plupart dans des costumes d’apparat, ont égayé la population en sillonnant les quartiers populaires avec comme points essentiels d’arrêt: le marché de Baguida et le Monument. La balade contée du Collectif, « Les contes en marche » avec Alasane Sidibé, Edem Modjro, Fabrice Paraiso, a su parachever cette immersion artistique dans Baguida, c’était le 2ème jour du festival.

parade1

Le théâtre, la performance, le conte, l’humour et la musique ont été également au rendez-vous pour cette amorce en beauté. Dans la rubrique des spectacles, le ton a été donné par Eka Tutu (Délivrances) de Rodrigue Norman devant un public des grands jours. Ce spectacle nous invite à porter un regard distancié et critique sur notre histoire politique, puisqu’il choisit de convoquer sur scène un personnage qui n’est pas sans rappeler le gendarme connu sous le nom de Boko Bosso, mais 40 ans après son coup d’Etat manqué sur la personne de l’ancien président du Togo, le Général Gnassingbé Eyadéma. Si le point de départ de la pièce est historique et documenté, le reste nous plonge dans une fiction où l’on voit deux personnages préparer ensemble d’abord un coup d’état et ensuite finir par se tirer dessus après s’être raté à maintes reprises. Tout en dénonçant le culte de la personnalité ayant pris enracinement dans nos pays et que le vent de la démocratie est censé venir balayer, cette pièce assez dialectique nous interroge avec gravité et humour sur le fondement de nos luttes politiques, y compris celui de ceux qui s’opposent aux pouvoirs en place et qu’on appelle « les opposants ». Rendez-vous ou hasard des calendriers, la représentation d’Eka tutu s’est déroulée à deux jours de l’ouverture des cérémonies de purification nationale du Togo.

eka tut

Episode 1/ Saison 1 de Florence Minder a été l’autre moment théâtral marquant de cette première phase. L’actrice, assise, face à son ordinateur, est tout de même arrivée par la magie des mots et du jeu à nous transporter dans une forêt complètement déjantée où prévaut l’instinct de survie. Véritable satire de la société contemporaine friande de sensations fortes, l’épisode 1 de la Saison 1 de Florence Minder aura laissé des traces dans les esprits. La compagnie Mafi’Art du Bénin a su quant à elle réanimer la flamme et l’engouement du conte. Trois conteurs se sont succédé dans un décor faisant écho au cérémonial du conte en Afrique, avec en fond, l’image du baobab, arbre séculaire, témoin de la présence du passé dans ce présent conté.

episode 1 saison 1

L’un des coups de cœur de ces deux premières veilles a été le Bed Projekt/Togo, performance de Tania Alice et du collectif Contes en marche mené par Allasane Sidibé. Le Bed Projekt part d’une installation de quatre lits sur la plage de Baguida sur lesquels sont conviés à s’asseoir les spectateurs pour écouter des contes dits par des conteurs togolais et béninois. Purs moments de délices en toute intimité sous les cocotiers face à la mer, les quatre groupes de spectateurs confortablement installés sur des lits ont bu des paroles dites par Roger Atikpo, Allassane Sidibé, Edem Modjro, Fabrice Paraiso, Fréderic Johnson, Eustache K’mouna, … tous charmeurs et charismatiques, mais ont également pu prendre la parole qui pour répondre à des questions, qui pour chanter en chœur. Cette quête de proximité avec le public est aussi présente dans la première performance de Tania Alice, « Apprenez-moi à faire de l’art » qui a consisté à récolter dans le marché de Hédzranawoé des avis de gens sur ce qu’est ou devrait être l’art, puis à les faire croiser avec sa propre vision de l’art et à les proposer au public sous la forme de texte écrit projeté et traduit en mina par la comédienne togolaise Akofa.

bed projekt

L’art de la performance aura été présent de bout en bout lors de ce festival, un genre qui désarçonne le public qui se demande à quoi ça sert d’amener son corps au milieu des gens, montrer le quotidien, raconter des bribes de sa vie ou de sa journée, sans incarnation, sans souci de faire rire ou pleurer comme cherche à le faire le théâtre… A la question du pourquoi, la réponse qui nous semble profonde, et du coup très performative est celle qu’un des étudiants de STAL nous a fait: « ça sert à rien, et justement l’être humain a besoin de rien ». Mais en réalité, la performance n’est-elle pas un art du défoulement, c’est-à-dire cette extériorisation dans un espace-temps des pulsions et des émotions qui nous habitent et nous travaillent sans la nécessité d’une rationalité forcée ? En tout cas, en regardant performer les Etudiants de STAL sous la direction de Tania Alice, à la Place du Monument à Baguida le 5 juillet dernier dans « Petits carrés, grands bonheurs », l’on s’est pris à rêver que la performance pourrait être un début de réponse à la problématique du décrochage psychologique et mental dont sont l’objet bon nombre de nos concitoyens qui du jour au lendemain, acculés par le trop plein, se dénudent et se baladent en haillons ou tout nu, paroles incompréhensibles plein la bouche, des gens que l’on qualifie de « fous » dans notre pays.

Apprenez moi a faire de l'art
Le Professeur Gakprrrrr, à la suite de l’instant conté par les la compagnie Mafi’art du Bénin, à travers son cocasse Monologue du pénis a su créer un grand moment d’hilarité et de gaieté. Il est à noter que les deux soirées se sont terminées vers 1h du matin sur des notes de musique live assurées par l’orchestre Super Kaduma et Eustache K’mouna. Par ailleurs, le public se fait également acteur, chansonnier, poète et n’hésite pas à s’accaparer du micro lors des micro-ouverts.

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Les deuxièmes Veilles Théâtrales de Baguida ont bien démarré sous le signe de l’histoire, de la beauté et du rêve, elles se poursuivront les 6, 7,  et 8 juillet et des spectacles comme Tsaka-Tsaka de la compagnie Zitciomania tout comme Sorciers ensorcelés de la compagnie Awawlui sont fortement attendus. Quant au 9 juillet, elle sera plus festive: les artistes se retrouveront avec le public pour un pique-nique et des animations de tous genres à la plage derrière le Centre aéré BCEAO.  Mais, déjà le public semble empli d’images fortes et de propos inspirés des artistes. En repartant des Veilles Théâtrales de Baguida dans la nuit profonde, on ne peut s’empêcher de penser que le monde peut aller mieux, beaucoup mieux.

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